Drôles d’odeurs pour un ado

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PAPIER PHOTO-LA PAGE BLANCHE

Voilà comment c’est aujourd’hui: un papier, blanc, à photo…

    On pourrait y imprimer une série de noirs,

    sur une surface glacée, lustrée, mat ou semi,

    comme il y a 40 ans. Je suis papier.

    On me mettra dans le 1er bain, avec des cristaux liquides.

    Ils feront apparaître les noirs et les teintes de gris,

    sous le tic-tac des grandes aiguilles blanches sur cadrant noir.

    Je suis dans le noir et il faut me prendre avec des pincettes,

    sous la petite ampoule rouge, près de la tour à lentille.

    Je suis papier blanc, de grande qualité : AGFA, mon préféré.

    Et vous êtes l’image, ou dans l’image, c’est selon le paysage

    que j’aurai regardé, et vu, que le photographe choisira.

    Je passerai ensuite au bac de lavage, rapidement, pas question de traîner 

    trop longtemps ici; on va devoir me fixer dans le 3ème bain,

    sans plage de sable ni palmier, seule la petite lanterne rouge.

    Je suis étendu pour quelques minutes, avant de passer à la douche

    pour enlever tous ces cristaux qui ont piqué mon épiderme.

    L’image révèle alors ma mémoire récente, du fond des yeux, de ce qui m’aura attiré,

    celle-ci est unique, ses noirs sont denses, ses gris nuancent les formes,

    elles indiquent les silhouettes de pierres, de ciment, de bois, de feuillages 

    et des vivants inclus, c,est la profondeur.

    Une fois le bain de lavage terminé, me voilà figé, pour 25 ou 50 ans.

    Bien sûr par la suite, on peut me manipuler, me flanquer au bain sépia;

    ah ! j’adore cette teinte -terre de sienne-ocre foncée- qui donne le ton 

    du vieillot, de l’antique, d’une autre époque,comme celle du grand-père photographe.

    Je me rappelle ces captures d’antan, d’Henri Cartier-Bresson, d’Antoine Désilet, de Doisneau qui me fascinaient dans les revues de France, des Etats-Unis, du Canada, elles éclairaient ma passion. Que de sous dépensés et de dettes cumulées.

    L’oeil vif des lentilles fera aussi apparaître des effets imprévus que ma rétine n’a pas vu. Les minutes s’écoulent, l’horloge le dit, je serai sorti du bain de lavage.

    Maintenant pour passer au sec, on me colle au mur et l’on passe le petit rouleau pour enlever le surplus d’eau. Dans 12 heures, l’image sera prête, quel plaisir. L’image naît au monde.

    Tout se s’arrête pas là : on pourra plus tard me passer aux retouches, avec un toner #1, #2 ou #3, pour corriger, avec un pinceau miniature et sous une loupe, car les poussières qui s’infiltrent malheureusement partout, 

    surtout quand on joue dans le sable et à l’air libre. 

    Ma mémoire revient sous forme de flash : je revois le grand-père Charles B. dans son immense et sombre chambre noire, cigarette au bec, des sans-filtre.

    J’étais petit, et mon nez arrivait à peine à hauteur de la table des bassins de traitement, pas de ventilation dans ce vieil appart de la rue Queen Nord à Sherbrooke. Il avait son studio de prise de vue à même le logement. Il est décédé au moment où mon nez avait dépassé la hauteur de la table aux bassins et se frottait aux odeurs fortes qui s’en dégageaient. Sa mémoire est imprimée dans la mienne et celle de notre famille.

    Aujourd’hui, les gadgets de geeks traitent les images en formule binaire 0-1, transforment des yeux éclatants en regard boursouflé, ou un poisson rouge en hippopotame, des images faussement éclatantes… rien à voir ! Je n’aime pas trop.

    Le travail de la chimie dans la caverne sombre fait un travail beaucoup plus précis, sur les images qui figent le temps par magie et qui font les histoires de vie.

    Voilà, ma page-papier est décorée ! 

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